Au grand soulagement de Mary, ils atteignirent en milieu d’après-midi la sortie de la forêt et débouchèrent sur d’immenses plaines vallonnées que des myriades de fleurettes tapissaient jusqu’à l’horizon d’un sidérant manteau pourpre.

— Eh bien ! commenta Johnny en s’avisant qu’il n’y avait de quel côté que portât son regard pas la moindre habitation ni aucun signe d’une quelconque activité humaine. Nous ne risquons pas d’être importunés par le voisinage !

— Je vous concède que c’est tranquille, lui repartit Balthasar.

S’avançant alors au cœur de cet océan coloré, ils s’abandonnèrent tacitement en un silence contemplatif où ne leur parvenait plus que le martèlement régulier et hypnotique des sabots de leurs chevaux et, bercés par le souffle parfumé d’une tiède brise, ils se sentaient happer au fur et à mesure qu’ils progressaient par une paix si intense qu’elle confinait à l’absolu. Comme si l’univers se fût figé, l’espace et le temps se diluaient autour d’eux en une espèce d’absence ouatée dans les profondeurs de laquelle ils glissaient avec un indicible sentiment de félicité, puis, à la manière dont s’estompent sur la grève des empreintes de pas quand viennent y mourir les vagues de la mer, celle-ci se dissipa avec la même délicatesse qu’elle les avait submergés et ils reprirent lentement conscience.

— C’est... c’est bizarre, balbutia Mary en réalisant que quelque chose d’insolite s’était passé, pendant un court instant, j’ai eu l’impression de flotter dans un bonheur irréel.

— C’est drôle, moi aussi ! sursauta Johnny.

— Parlez-vous sérieusement tous les deux, ou cherchez-vous à me mystifier ? émit Andréas.

— Pourquoi ?

— Tout simplement parce que j’ai éprouvé une sensation analogue !

— Et vous, Balthasar ? se tourna-t-elle intriguée vers le Breton. Allez-vous également vous targuer d’avoir été visité par d’identiques pensées ?

— Hé ! s’écria Andréas avant que celui-ci n’ouvrît la bouche. Cette ligne sombre que nous apercevons derrière nous n’est-elle pas la forêt que nous avons traversée ?

— Si, lui confirma Johnny.

— Et à quelle distance l’évaluez-vous ?

— Environ trois kilomètres.

— Ce n’est pas normal, fit-il en consultant sa montre. Je me rappelle avoir jeté un coup d’œil à ma tocante lorsque nous en sommes sortis et elle indiquait très précisément quinze heures. Or, elle affiche à présent dix-neuf heures !

— Vous voulez dire que nous aurions mis... quatre heures pour parcourir seulement trois kilomètres ! C’est ça ?

— Exactement. Et dans la légitime éventualité où vous me suspecteriez de plaisanter, je vous convie à observer la position du soleil pour vous convaincre qu’il n’en est rien !

— Mon Dieu, c’est vrai ! tressaillit Mary. Il était encore à son zénith à ce moment-là alors qu’il avoisine maintenant le crépuscule.

— Bon sang ! que nous est-il donc arrivé ? s’exclama Johnny en dévisageant avec insistance Balthasar comme s’il s’attendait à ce que leur guide fût en mesure de les éclairer. Nous nous serions endormis sur nos bêtes ?

— Comment le saurais-je ? se défendit ce dernier. C’est la première fois depuis que j’effectue ce trajet que je suis confronté à pareille bizarrerie !

— Et vous, Andréas, vous n’en avez pas davantage idée ? s’adressa-t-il ensuite à leur ami. Après tout, c’est vous le spécialiste des légendes ambrosiennes !

— Vous m’en voyez désolé, mais, n’entrevoyant pas plus que vous de réponse à ce mystère, je crains de ne pouvoir satisfaire à votre curiosité ! plaida celui-ci.

— Et si cela venait de ces fleurs ? émit Mary en descendant de sa monture pour en cueillir une et la humer. Elles recelent peut-être des propriétés soporifiques ou psychédéliques que nous ignorons et cela constituerait un début d’explication à cette sensation d’euphorie que nous avons tous ressentie...

— Si c’était le cas, nos chevaux auraient également été affectés et se seraient égarés, objecta Balthasar en la flairant à son tour sans y déceler la moindre odeur qui l’inclinât à adhérer à cette hypothèse. Or, nous n’avons pas dévié d’un iota !

Quoi qu’il en soit, poursuivit-il, tout ça nous a trop retardés pour atteindre dans des délais raisonnables l’abri que j’avais évoqué ce matin et, bien que cela ne m’enchante guère, il va nous falloir bivouaquer ici.

— Reste à espérer qu’il ne fasse pas orage ! soupira Andréas.

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