Prologue

La route dévidait interminablement son ruban de bitume dans la lumière des phares.

Ritchie Milius avait roulé toute la nuit et une fatigue pesante s’insinuait sournoisement en lui, mais, pressé d’arriver, il continuait pourtant à avancer.

N’osant croire que l’événement qui venait de frapper à sa porte soit celui qu’il attendait depuis si longtemps, il se sentait terriblement nerveux. Cette folle quête qui l’avait précipité si souvent loin de son foyer ne lui ayant valu jusqu’à présent que d’amères désillusions, il ne pouvait se départir du sentiment que ce voyage ne lui apporterait rien de plus que les précédents et, écartelé entre son engagement à ne pas renoncer et l’appréhension de se fourvoyer dans une nouvelle recherche stérile, l’ignorance de ce que lui réservait cette énième piste le plongeait dans une indicible angoisse.

L’aurore commençait à poindre, découvrant un paysage paisible baigné de brume.

Ritchie affectionnait la campagne. La vie, lui semblait-il, devait s’y écouler comme un long fleuve tranquille au rythme immuable des semailles et des moissons et, même si ce n’était évidemment là qu’une utopie, cette pensée lui était si agréable qu’il s’était hasardé un jour à évoquer auprès de Martha, l’éventualité d’acquérir une ferme et quelques arpents de terre en un endroit similaire. Mais, au regard sidéré que lui avait jeté en la circons­tance son épouse, il avait d’emblée compris qu’elle ne partageait absolument pas son enthousiasme et, soucieux de ne pas la contrarier, il n’avait plus jamais abordé ce sujet. Appartenant à ce genre de personnes qui ne s’épanouissent que dans un environnement urbain, aucun argument – fût-il le plus pertinent – ne saurait la convaincre de quitter les berges brumeuses de la Tamise pour émigrer au milieu des poules, des vaches et des moutons et, bien qu’il caressât au fond de lui l’illusoire espoir que celle-ci revînt à de meilleures résolutions, il n’avait d’autre choix que de s’accommoder de son inflexibilité.

Un dernier village, un ultime virage et il arriva enfin.

Nichée au cœur d’un parc arboré, la fondation Hessner dressait ses bâtiments de pierre à l’extrémité d’une large allée bordée de platanes s’ouvrant sur un parking où il se gara.

Balayant des yeux l’édifice, il s’attacha un court instant à en admirer l’architecture. Des grappes de géraniums dégringolaient de chaque balcon, de chaque fenêtre et l’ensemble respirait une telle quiétude que sa première réaction au vu de ce cadre enchanteur fut de se demander s’il n’avait pas agi inconsidérément en entreprenant ce périple tant il lui apparaissait improbable que sa quête s’achevât en ce coin perdu des Highlands.

Persuadé de s’être déplacé pour rien, il se dirigea néanmoins en direction de la réception et, salué par le timbre guilleret d’un carillon, il pénétra dans un hall lumineux à la droite duquel s’alignait un comptoir où siégeait une ravissante jeune femme absorbée dans la contemplation du reflet que lui renvoyait son miroir de poche.

— Bonjour ! se leva-t-elle prestement en affichant un sourire confus. Vous désirez ?

S’amusant de la gêne qui empourprait ses joues, il s’attarda à la dévisager et lui trouva une cocasse ressemblance avec ces exquis « Poulbots » dont regorgent les présentoirs des carteries montmartroises, puis, notant au badge doré qui était épinglé à son uniforme qu’elle se nommait Carole, il lui répondit :

— Je suis Ritchie Milius. Le professeur Forrester m’a contacté hier et je suis venu aussi rapidement que possible.

— Ah oui ! Je vous en prie, prenez place, dit-elle en lui désignant une rangée de fauteuils. Je vais l’informer de votre arrivée.

Fourbu, il s’assit pesamment sur l’un d’eux et commença à feuilleter les revues qui s’offraient à sa portée sur une table basse, mais, incapable de se concentrer sur leur contenu, il les reposa aussitôt et, songeant à ce qui l’avait entraîné là, ses pensées le ramenèrent alors la veille dans son appartement londonien lorsque, s’incrustant dans la tranquillité de ce qui aurait dû être une soirée télé ordinaire, le téléphone avait sonné. Engourdi dans la confortable certitude que c’était encore une de ses habituelles partenaires de bridge, il avait laissé Martha décrocher et s’était replongé dans son émission sans plus s’en soucier quand, se tournant au bout de quelques secondes vers lui, celle-ci lui avait tendu le combiné en lui lâchant d’une voix étranglée :

— Chéri, j’ai en ligne une personne qui souhaite te parler. On a retrouvé Johnny !

Interrompant sa rêverie, un homme aux cheveux grisonnants et au visage avenant s’avança à sa rencontre et, pressentant qu’il s’agissait de son interlocuteur, il se redressa.

— Vous êtes Monsieur Milius, je présume ? l’accueillit d’une solide poignée de main ce dernier. Avez-vous fait un bon voyage ?

— Oui, je vous remercie.

— Voulez-vous m’accompagner à mon bureau ? le convia-t-il à le suivre. Nous y serons plus à l’aise pour discuter.

Séduit par son aimable physionomie, Ritchie lui emboîta le pas et, cheminant de concert, ils s’engagèrent au long d’un couloir dont l’un des côtés ajouré d’arcades s’ouvrait sur une vaste cour intérieure plantée de splendides massifs fleuris.

Il régnait ici un silence paisible. Pas un silence oppressant qui exacerbe les angoisses et la mélancolie, mais un silence sécurisant qui réconforte et transcende l’âme et, au fur et à mesure qu’il progressait en ces lieux, il se surprit à éprouver une sensation de paix qui tranchait radicalement avec l’anxiété qui l’avait tenaillé jusque-là. Ayant lu un jour que les vieux murs gardent toujours en eux la charge émotionnelle des habitants qui y ont vécu ou des événements qui s’y sont déroulés et que, selon la nature de ce qu’ils s’étaient imprégnés, on pouvait sans raison apparente se sentir merveilleusement bien dans un environnement ou affreusement mal dans un autre, il se demanda au vu de l’extraordinaire sérénité qui émanait de cet endroit si cette théorie qui l’avait d’abord prêté à sourire ne contiendrait pas une part de vérité et, intrigué, il interrogea le professeur :

— Quelle est au juste la vocation de votre fondation ? Sommes-nous dans un hôpital ?

— Comme l’architecture des bâtiments vous le laisse sûrement supposer, c’était anciennement un couvent, le renseigna celui-ci. Mais si l’atmosphère qui s’en exhale inspire assurément au recueillement, c’est plus de leur passé que sont en quête les gens que nous y recevons aujourd’hui que de spiritualité...

— Comment ça ?

— La majorité d’entre eux sont à des degrés divers amnésiques et cette institution a pour mission de les aider à reconstituer les fragments de leur vie. À recoller les morceaux si vous préférez...

— Dois-je en déduire que Johnny – du moins si c’est lui – est amnésique ?

— Nous allons en parler, lui répondit-il en poussant une porte devant laquelle il s’était brusquement arrêté.

L’invitant à en franchir le seuil, il l’entraîna dans une pièce dont il devina d’emblée à son ameublement cossu et ordonné que c’était son cabinet de travail, puis, le conviant à s’asseoir, ce dernier s’installa derrière un massif bureau et commença :

— Monsieur Milius, voudriez-vous m’expliquer succinctement en quelles circonstances votre frère a disparu ?

— Certainement, acquiesça Ritchie. Les faits se sont produits en 1963. Il y a donc vingt-deux ans. J’étais alors assistant de l’archéologue Paul Bernardin...

— Ce nom me dit quelque chose. C’est un Français, n’est-ce pas ?

— Oui, en effet, lui confirma-t-il. Un jour, celui-ci m’a convoqué à son domicile et, en proie à une inhabituelle excitation, il m’a confié qu’un de ses correspondants venait de l’aviser de la découverte par des bergers d’un prodigieux site au nord du Tchad. Tout indiquant à la description qu’on lui en avait donnée qu’il s’agissait de la fameuse cité de Tibérius dont nous soupçonnions depuis longtemps l’existence sans jamais avoir réussi jusque-là à en déterminer l’emplacement, il m’a sollicité de l’y accompagner et, encouragé par son enthousiasme, j’ai tout de suite accepté.

Présumant qu’on nous débloquerait plus facilement des crédits pour une campagne de longue durée si nous démontrions que cet endroit était réellement digne d’intérêt, il m’a chargé de chercher un photographe pour couvrir nos investigations et c’est le plus naturellement du monde que j’ai songé à Johnny...

— Votre frère était photographe ?

— Oui, mais, bien qu’il maîtrisât avec autant d’aisance l’art de la prise de vue que l’alchimie du développement, il n’en faisait point commerce et, se destinant à une carrière littéraire, la photo était surtout pour lui un hobby. Séduit par la qualité des échantillons qu’il lui avait amenés pour l’occasion, Bernardin l’a aussitôt engagé et, quoiqu’il m’ait été plus délicat de l’en convaincre, il a même consenti à ce que sa copine Mary pût se joindre à nous.

— Que s’est-il passé ensuite ?

— Malgré notre soin à n’en négliger aucun détail, ce voyage s’est révélé extrêmement plus éprouvant que ce à quoi nous nous attendions. La configuration du terrain ne nous permettant pas d’accéder au site par moyens motorisés, il nous a fallu établir un camp de base très éloigné et, contraints d’abandonner nos véhicules, nous avons dû nous résoudre à recruter des porteurs pour acheminer nos vivres et avons poursuivi notre route à dos de chameau. Pour en ajouter à nos difficultés, des troubles avaient éclaté dans la région et nous étions obligés d’effectuer d’incessants détours pour limiter les risques auxquels cette mobilité réduite nous exposait. Aussi gênants qu’en fussent ces désagréments, nous les avons cependant vite oubliés en parvenant sur les lieux, car, dépassant nos plus folles spéculations, nous n’avions à la différence de nos précédentes expéditions pas affaire cette fois à un simple amoncellement de ruines, mais à une véritable cité engloutie dont l’exhumation nécessiterait des années de fouilles.

C’est alors que la tempête est arrivée...

Cela a débuté en fin d’après-midi par une légère brise. Puis, sans que rien ne le laisse augurer, celle-ci s’est progressivement accentuée et lorsque nous nous en sommes alarmés, il était déjà trop tard. Dévalant à une vitesse phénoménale la colline au pied de laquelle nous nous étions installés, d’énormes vagues de sable ont soudainement déferlé sur nous en arrachant avec une violence inouïe le campement que nous venions de dresser. Désemparés, nous avons d’abord pensé nous réfugier dans l’un des édifices, mais, accourant à ce moment-là vers nous, notre guide nous a crié de le suivre et nous a conduits jusqu’à une grotte que les chameliers avaient trouvée au flanc de la falaise où ils avaient parqué leurs bêtes.

Ce fut une nuit épouvantable...

Au-dehors, le vent hurlait comme si tous les démons de l’enfer se déchaînaient et, hormis certains de nos caravaniers africains psalmodiant à voix basse des prières, personne ne disait mot. Réunis autour des lampes à huile qu’ils avaient allumées, nous étions tous si choqués que toute parole s’avérait d’ailleurs inutile.

L’évocation de ces souvenirs lui étant à l’évidence très pénible, Ritchie marqua une brève pause et, inspirant longuement, il reprit son récit :

— Au matin, la tempête était terminée, mais le paysage qui s’offrait à nos yeux n’avait plus rien de commun avec celui que nous avions découvert la veille, car, ensevelissant pour des décennies ses secrets, celle-ci avait érigé à l’emplacement du site de gigantesques dunes dont le déblaiement exigerait de si colossaux moyens qu’il était inenvisageable d’y songer dans un tel contexte. Au-delà de notre déception, le plus grave en était surtout que nous avions perdu tout notre équipement et nos vivres dans ce désastre et, aucun de nous n’ayant eu dans la précipitation la présence d’esprit de récupérer la radio, nous étions dans l’impossibilité d’appeler à l’aide.

Puis nous nous sommes rendu compte de l’absence de Johnny et Mary.

Supposant qu’ils étaient dans les parages, nous ne nous en sommes d’abord pas souciés parce que même si ça ne leur ressemblait guère de s’éclipser ainsi, nous avions dans l’immédiat de plus sérieux problèmes à gérer que de nous préoccuper d’eux. Ce n’est que plus tard, en ne les voyant pas revenir, que nous avons commencé à nous en émouvoir et, d’autant plus intrigués que pas un des membres de l’expédition ne se rappelait les avoir aperçus quand nous les avons interrogés, nous avons alors entrepris de les rechercher.

Hélas, malgré que tous les hommes se fussent mobilisés pour nous prêter main-forte, la journée s’est écoulée sans que nous ne les retrouvions et, comme s’ils s’étaient volatilisés, il n’y avait, à l’exception de l’appareil photo de Johnny qui était resté dans la grotte à l’endroit où ils s’étaient couchés, nulle trace d’eux. Arpentant chaque pouce de terrain, nous avons à nouveau essayé le lendemain, mais, la précarité de notre situation ne nous permettant pas de leur consacrer plus de temps, il a fallu au bout de quelques heures prendre la terrible décision d’abandonner et de repartir.

— N’y êtes-vous pas retourné dès que vous avez été en mesure d’alerter les secours ? l’interrompit le professeur.

— Bien sûr que si ! fit Ritchie. Usant de sa notoriété, Bernardin a sollicité les forces armées tchadiennes de mettre à notre disposition un hélicoptère et demandé à son ambassade d’intervenir pour qu’on nous envoie en urgence des maîtres-chiens spécialisés dans la détection de victimes de séismes ou d’avalanches, mais cela n’a malheureusement servi à rien, car leurs bêtes n’ont pas réussi à flairer sur les lieux le moindre indice susceptible de nous révéler où ils étaient.

Complètement anéanti par la disparition de Johnny et Mary, j’étais inconsolable. Remarquant mon abattement, un de nos caravaniers du nom de Josuah est venu un soir s’asseoir auprès de moi et m’a dit :

— Ne sois pas triste, missié. Ton frère et la jeune demoiselle ne sont pas morts. Ils sont de l’autre côté...

Interloqué, je l’ai pressé de s’expliquer et il a poursuivi :

— Ils ont été choisis et ne reviendront pas. Ceux qui vont là-bas ne ressortent jamais...

S’avisant que nous conversions ensemble, ses compagnons l’ont alors éloigné en me signifiant qu’il n’avait plus toute sa raison et je ne l’ai plus revu. En dépit pourtant de leurs assertions, ses propos ont induit en moi la conviction que tous deux étaient saufs et, au mépris de toute logique, ce sentiment ne m’a plus quitté.

Notre aventure ayant été par la suite largement commentée dans de nombreux journaux, j’ai été contacté à maintes reprises par des organismes ou des particuliers m’assurant en toute bonne foi les avoir aperçus ici où là. Ne négligeant aucune indication, je me rendais à chaque fois sur place pour vérifier et enquêter et ai ainsi parcouru des milliers de kilomètres. Mais en vain. Lorsque je n’avais pas affaire à de mauvais plaisants, je me fourvoyais dans des recherches aussi démoralisantes qu’infructueuses et les semaines, puis les mois ont passé sans que je ne progresse d’un pas.

Le plus dur a été quand j’ai dû en informer nos parents. Ce drame a brisé notre famille. Ma mère est morte de chagrin quelques mois après et mon père était si remonté contre moi qu’il n’a plus voulu me parler. Peu de temps avant sa fin, nous avions timidement renoué le dialogue, mais, l’absence de Johnny n’en continuant pas moins à s’ériger entre nous, il ne subsistait plus une once de cette merveilleuse complicité qui nous unissait autrefois et chacune de nos rencontres m’éprouvait plus qu’elle ne me réjouissait.

Comprenant que Ritchie parvenait au terme de son récit, le professeur Forrester prit la parole :

— Il y a trois mois de cela, nos services consulaires du Caire ont rapatrié un jeune homme âgé approximativement d’une vingtaine d’années qui, à ce qu’on m’en a rapporté, aurait été fortuitement découvert par un détachement de militaires en plein désert. Il était mourant et ne portait rien sur lui permettant de l’identifier, à l’exception toutefois de... ceci.

Ouvrant l’un des tiroirs de son bureau, il en extirpa un épais médaillon pendu au bout d’une cordelette et le lui exhiba sous les yeux.

— Reconnaissez-vous ce pendentif, Monsieur Milius ? lui demanda-t-il.

— Non, émit Ritchie en s’en saisissant.

Remarquant ensuite que chaque face était gravée d’inscriptions, il chaussa ses lunettes pour les examiner et vit qu’il était inscrit sur l’une : John Milius et sur l’autre : Éternellement tienne, Mary.

— Il semble effectivement qu’il ait appartenu à mon frère ! sursauta-t-il. Ce garçon n’a-t-il pas été interrogé pour s’en expliquer ?

— C’est justement là que réside le problème. Depuis qu’on l’a trouvé, il n’a pas prononcé un mot et, hormis la certitude qu’il a subi un traumatisme émotionnel important, nous ignorons tout des circonstances qui l’ont précipité dans ce mutisme. Les médecins qui l’ont réceptionné à son arrivée en Angleterre l’ont d’abord dirigé vers une unité de neuropsychiatrie, puis il nous a finalement été envoyé ici.

— S’il ne s’exprime pas, comment a-t-on deviné sa nationalité ?

— La consonance de son nom laissant augurer qu’il devait être d’origine anglo-saxonne, les autorités égyptiennes ont orienté leurs recherches auprès des ambassades des États-Unis et de Grande-Bretagne et, tout à fait incidemment, c’est l’un des fonctionnaires du consulat britannique qui a facilité son identification. Celui-ci dirigeait une compagnie minière au Tchad en 1963 et, se souvenant de cette affaire qui avait passablement défrayé la chronique à l’époque, il a tout de suite établi le rapprochement.

— S’il n’a comme vous dites qu’une vingtaine d’années, il m’apparaît difficile que ce soit Johnny, parce qu’il en aurait aujourd’hui plus du double !

Se penchant à nouveau sur le tiroir de son bureau, le professeur en sortit cette fois une photo et la lui tendit.

— Est-ce lui, là ?

— Oui ! blêmit Ritchie en apercevant le visage qui y figurait.

— Vous en êtes sûr ?

— Absolument. Ne serait-ce qu’à cette légère estafilade qu’on distingue au-dessus de son arcade sourcilière gauche, je ne risque pas de le confondre avec un autre, car elle provient d’un coup dont il avait écopé au cours d’une rixe que j’avais malencontreusement provoquée dans un pub. Où vous êtes-vous procuré cette photo ?

— Nous l’avons prise il y a quelques jours. C’est celle du sujet que je viens d’évoquer.

— Je... je ne comprends pas ! C’est impossible qu’il soit resté aussi jeune !

— Je ne vous cache pas que cela demeure pour moi-même une énigme, mais, l’analyse comparative de ses empreintes digitales ayant définitivement écarté l’éventualité d’une supercherie, il ne fait aucun doute qu’il s’agit là de votre frère.

Interrompant leur discussion, on frappa doucement à la porte et, portant un plateau sur lequel étaient disposés deux tasses et un sucrier, Carole s’avança.

— J’ai pensé que vous aimeriez un peu de café, sourit-elle.

— C’est très aimable à vous, l’en remercia le professeur. Voudriez-vous après cela nous attendre au-dehors ? Nous aurons peut-être besoin de vous.

— Bien, Monsieur, acquiesça-t-elle du bout des lèvres en posant le tout sur le bureau.

— Votre assistante est charmante, émit Ritchie dès qu’elle se fut retirée.

— Je ne vous le contesterai pas, l’invita à se servir celui-ci. Elle nous a été d’une précieuse aide quand Johnny a débarqué parmi nous.

— En quel sens ?

— Il pleurait souvent et, ayant remarqué qu’elle était la seule qui soit capable en un tournemain de l’apaiser, nous avons dû – malgré que cela n’entre nullement dans le cadre de ses fonctions – en appeler maintes fois à ses indéniables talents de consolatrice.

— Il... pleurait ?

— Cela ne se produit plus que rarement à présent. Vous savez, il faut parfois beaucoup de temps à nos patients pour récupérer l’intégralité de leur personnalité et, selon les individus, ce processus peut emprunter des cheminements qui ne nous sont pas toujours immédiatement accessibles.

Le conviant ensuite à le suivre, ils ressortirent de la pièce, puis, accompagnés de Carole, ils longèrent une enfilade de couloirs et franchirent un porche s’ouvrant sur un vaste parc arboré au centre duquel un étang étirait sa flaque argentée.

— Il est là, s’adressa à Ritchie la jeune femme en tendant le doigt en direction d’un gros cèdre sous lequel se profilait la silhouette d’un homme assis sur un banc. Nous ignorons ce qui l’attire à cet endroit, mais il y vient tous les jours avec une régularité d’horloge.

Échaudé par tant de désillusions, ce dernier ne lui répondit pas. Cette brusque succession d’événements qui se bousculaient aux portes de son quotidien bien ordonné lui inspirant plus de crainte d’être déçu qu’elle ne lui suscitait d’enthousiasme, il regrettait amèrement que Martha ne fût pas à ses côtés en cet instant et était si oppressé qu’il en aspirait plus à repartir vers la tiédeur ouatée de son foyer que de poursuivre.

L’arrachant à ses pensées, il vit soudain un quinquagénaire en survêtement s’avancer à leur rencontre en trottinant.

— Bonjour, Monsieur Fergusson ! le salua jovialement le professeur. Vous avez l’air en pleine forme aujourd’hui !

— C’est vrai, docteur, s’arrêta celui-ci en essuyant d’un revers de manche la sueur qui ruisselait sur son front. Je ne me souvenais pas que j’aimais courir à ce point, mais mon corps, lui, n’a pas oublié. Croyez-vous que je sois sur le chemin de la rédemption ?

— J’en suis persuadé. Gardez foi en vous ! l’encouragea-t-il.

Abandonnant le joggeur à son hypothétique rédemption, ils parvinrent au pied de l’arbre et, découvrant le garçon en question, Ritchie se sentit aussitôt soulever par une indicible émotion en le reconnaissant.

— Seigneur ! s’écria-t-il. Vous aviez raison, c’est lui ! C’est Johnny !

Puis, s’avisant avec stupéfaction de son extraordinaire juvénilité, il ajouta :

— C’est incroyable ! Il n’a pas du tout vieilli !

— Il y a effectivement là un mystère auquel je peux d’autant moins vous apporter d’explication que nos examens n’ont pas révélé sur lui de cicatrices démontrant qu’il se soit livré au bistouri d’un plasticien particulièrement talentueux.

— Il... il est toujours ainsi ? s’étonna-t-il de ce que leur arrivée n’ait provoqué aucune réaction de sa part.

— Ne vous en formalisez pas trop. Considérant les progrès qu’il a déjà accomplis, nous avons bon espoir de finir par briser ce cocon dans lequel il s’est enfermé.

À demi rassuré par ses propos, Ritchie ne savait quelle attitude adopter. Après avoir passé tant d’années à chercher son frère, il éprouvait une immense déception à le retrouver dans cet état végétatif interdisant toute communication et, nullement préparé à affronter cette situation qui différait tellement de ce qu’il s’était imaginé, il était désemparé.

— Peut-être serait-il préférable que nous vous laissions seuls, enchaîna le professeur. Ne vous inquiétez pas, nous demeurerons à proximité dans l’éventualité où vous nécessiteriez notre aide.

N’ayant pas la moindre idée de ce qu’il convenait de faire, Ritchie attendit que tous deux se fussent éloignés, puis, se saisissant d’une chaise, il s’assit en face de Johnny et s’attacha durant un moment à déceler dans l’azur de ses yeux la brèche qui lui permettrait d’enjamber cette barrière d’oubli que la fatalité avait édifié entre eux, mais, celui-ci ne lui manifestant pas plus d’intérêt que s’il fût transparent, il n’y recueillit qu’une affligeante impassibilité.

Réprimant le découragement qu’il sentait poindre en lui, il se hasarda néanmoins à lui parler. De tout, de rien, de n’importe quoi. Les mots se bousculaient dans sa bouche sans qu’il essayât de les réfréner et, s’accrochant à l’illusoire conviction que chacun d’eux tracerait au travers des ténèbres où il s’était perdu un scintillant chemin qui le guiderait jusqu’à lui, il avançait dans ce néant glacé où vagabondait son esprit avec l’opiniâtreté d’un naufragé s’acharnant à atteindre la rive salvatrice.

Aiguillonné par la certitude qu’il ne devait pas s’interrompre, il poursuivit ainsi longuement en s’efforçant de se convaincre que l’abîme qui les séparait se rétrécissait progressivement et, alors qu’au fil des minutes les vagues amères du doute commençaient de plus en plus à émousser sa volonté, quelque chose se produisit. Tel le frémissement d’une fleur sous la caresse de la brise, le visage de Johnny s’anima imperceptiblement tandis qu’à l’instar d’un aveugle qui aurait subitement recouvré la vue, son regard s’emplissait peu à peu d’une expression de surprise et s’ouvrait avec une espèce d’incrédulité sur le monde qui l’entourait.

Puis, ses yeux se posèrent sur lui et il murmura :

— Ritchie...

— Mon Dieu ! exulta celui-ci en l’entendant prononcer son nom. Tu... tu me reconnais ! Oh, Seigneur ! c’est merveilleux ! Je... je n’arrive pas y croire !

En proie à une indicible excitation, il héla ensuite le professeur qui, précédé de Carole, revint précipitamment vers eux.

— J’ai réussi, docteur ! lui jeta-t-il. Il a parlé ! Il a parlé !

— Eh bien, on dirait en effet que vous avez accompli des prodiges ! s’ébahit ce dernier en notant d’emblée en son patient un évident changement.

— Où... où suis-je ? balbutia faiblement Johnny.

— On vous expliquera tout, John, lui répondit Carole. Mais d’abord, je vais vous conduire à votre chambre pour que vous vous reposiez. Vous êtes d’accord ?

Comprenant à son air hagard qu’il lui était encore difficile de s’exprimer, elle l’aida alors à se lever et, le soutenant fermement par la taille, elle l’entraîna sans plus de formalités en direction des bâtiments.

— Ne vous inquiétez pas, vous le reverrez plus tard, s’adressa à Ritchie le professeur en décelant à la moue qui se dessinait sur ses lèvres une certaine frustration à ce qu’elle se l’appropriât ainsi. Dans l’immédiat, il a besoin de calme pour reprendre pied avec la réalité et Carole est assurément la plus apte à y pourvoir !

— Elle semble effectivement très attachée à lui, marmonna celui-ci en se demandant si le zèle avec lequel la jeune femme s’en occupait ne lui était pas dicté par de plus intimes sentiments que ceux qui relevaient de ses fonctions.

— Comment êtes-vous parvenu à déverrouiller si promptement son esprit ? Je vous confesse en toute sincérité que je ne m’attendais pas à un si spectaculaire résultat !

— Je lui ai simplement causé.

— Quoi qu’il en soit, nous avons aujourd’hui grâce à vous franchi un grand pas et, sous réserve que nous ne rencontrions pas d’imprévus, il devrait assez vite recouvrer toutes ses facultés. À ce sujet, abstenez-vous de le harceler sur ce qui lui est arrivé lorsque vous le retrouverez. Il vaut mieux éviter de lui remémorer ce qui l’a plongé dans cet état jusqu’à ce qu’il décide lui-même de se confier. À moins que vous n’ayez d’autres projets, je vous suggère également de rester quelques jours ici. Votre présence lui serait salutaire et nous permettrait de le guider plus efficacement dans son processus de guérison. Si vous agréez à ma proposition, nous pouvons mettre une chambre à votre disposition...

Ritchie accepta – il était si heureux qu’il aurait d’ailleurs accepté n’importe quoi – puis il s’empressa de téléphoner à Martha qui accueillit cette nouvelle avec d’autant plus de plaisir que, n’ayant jamais vu Johnny, elle se réjouissait enfin de le connaître.

Manifestement plus éprouvé qu’il ne leur avait paru, Johnny dormit toute la journée et ce ne fut qu’au soir que Ritchie fut autorisé à lui rendre visite. Conformément à ce qu’on lui avait recommandé, il s’assit à ses côtés et, se retenant de lui poser la moindre question, il se contenta de guetter ses réactions.

— Tu as changé, articula au bout d’un moment celui-ci.

— Vraiment ? sourit-il.

— Tu as vieilli.

Prenant le parti de rire de cette assertion plutôt que de s’en offusquer, il chercha une réplique de circonstance, mais, ne lui en accordant pas le loisir, ce dernier enchaîna :

— Nos parents sont morts, n’est-ce pas ?

— Oui, lui répondit-il en pressentant à l’intonation de sa voix qu’il le savait déjà.

— Alors, Graal avait raison... murmura-t-il.

Se détournant ensuite de lui, il se réfugia dans un mutisme impénétrable et, comprenant qu’il ne parlerait plus, Ritchie n’insista pas et ressortit en lui souhaitant une bonne nuit.

Au cours des jours qui suivirent, son état s’améliora et, bien qu’il eût encore quelques difficultés à s’exprimer, il récupérait progressivement son autonomie.

Soucieux qu’il se rétablît rapidement, Ritchie demeurait constamment avec lui et tous deux effectuaient quotidiennement d’interminables promenades dans le parc. Ayant remarqué à l’occasion de celles-ci qu’il revenait toujours vers le cèdre où avaient eu lieu leurs retrouvailles, il se demandait pourquoi il affectionnait tant cet endroit, mais si cela l’intriguait évidemment beaucoup, il s’inquiétait en revanche davantage qu’il ne daignât point lui raconter ce qui lui était arrivé et, leur conversation se limitant désespérément à des banalités, il était si déconcerté qu’il se comportât envers lui comme s’ils se fussent seulement quittés la veille qu’il avait de plus en plus de mal à résister à l’envie de le questionner.

Un matin, il se rendit dans sa chambre et ne le trouva pas. Surpris de ne pas l’apercevoir non plus sous son arbre favori, il commençait à s’en alarmer lorsqu’il le découvrit au bord du petit étang en compagnie de Carole et, réalisant en les voyant tendrement enlacés que sa présence n’était désormais plus indispensable, il décida de partir le lendemain.

De retour chez lui, il se sentit déprimé, vide, englué dans un sentiment d’inutilité et le dénouement de sa quête lui laissait un goût d’autant plus fade que la plupart de ses interrogations restaient sans réponses.

Désemparé par l’effarante jeunesse de Johnny, il ne se lassait pas d’élaborer toutes sortes de théories et, l’hypothèse qu’il ait été enlevé par des extraterrestres lui apparaissant de loin la plus plausible, il avait ramené de la bibliothèque quantité d’ouvrages pseudoscientifiques traitant de ce thème, mais, aussi passionnante qu’en fût leur lecture, il n’y dénicha rien qui lui prouvât formellement que ce fût le cas et cela n’en alimentait que plus son désarroi.

Quoiqu’il s’en défendît, le fait que son frère n’ait pas vieilli l’interpellait également en raison de ce qu’il acceptait de plus en plus difficilement sa propre image. Cette calvitie contre laquelle il devait développer des trésors d’ingéniosité pour en masquer l’étendue, ces rides qui lui zébraient le visage et surtout cet embonpoint dont aucune diète ne semblait vouloir le débarrasser lui inspiraient une rancœur qui ne cessait de s’amplifier au fil des années et, bien qu’il eût conscience de s’attacher trop excessivement à son physique, cette lente dégradation que le temps opérait à son encontre soulevait en lui une profonde amertume.

Régulièrement, il appelait la fondation Hessner pour s’enquérir de son état et on lui répétait invariablement que « les choses évoluaient favorablement » en l’exhortant à prendre patience. Et puis, un jour, il reçut un appel du professeur Forrester le conviant à venir et, Martha ayant cette fois consenti à l’accompagner, ils effectuèrent le voyage ensemble.

— J’ai le plaisir de vous annoncer que Johnny est quasiment guéri, leur notifia d’entrée celui-ci en les introduisant dès leur arrivée dans son bureau. Mais si son maintien en milieu hospitalier ne s’avère plus nécessaire, il est en revanche exclu de le relâcher sans nous être préalablement assuré de sa sécurité. Ayant cru comprendre qu’il n’avait d’autre famille que vous, j’aimerais donc savoir si vous êtes disposés à l’accueillir...

— Naturellement ! émit Ritchie. Nous ne manquons pas de place à la maison.

— Je vous remercie de me le confirmer, car, dans l’ignorance de ce qui lui a causé ce traumatisme, il est essentiel qu’il soit très entouré afin d’éviter qu’il ne rechute.

— Il ne vous a pas raconté ce qui lui est advenu ? sourcilla Martha.

— Hélas non ! Toutes les tentatives auxquelles se sont adroitement livrés nos psychologues pour essayer d’en apprendre plus se sont soldées par un échec et nous avons préféré ne pas insister. D’ailleurs, à moins qu’il ne se montre plus loquace avec vous, je vous engage à observer la même conduite et à ne jamais l’acculer à vous faire des confidences. Je conçois que cela ne réponde pas exactement à votre attente et que vous en nourrissiez un certain sentiment de frustration, mais, n’osant présumer de ses réactions, c’est la seule attitude à adopter en la circonstance.

Pressant ensuite le bouton de son interphone, il sollicita Carole de l’amener et, se souvenant du délabrement dans lequel il l’avait retrouvé quelques semaines auparavant, Ritchie resta sidéré en le voyant par les progrès qu’il avait accomplis, car, s’exprimant à présent avec aisance, Johnny avait recouvré une vivacité d’esprit extraordinaire et cela l’intriguait d’autant plus qu’il se refusât à dire où il avait disparu pendant plus de vingt ans qu’il ne semblait pas avoir gardé de séquelles de son coma et que rien désormais ne l’en retenait.

S’il se réjouissait de le revoir, Martha l’était encore plus de le rencontrer et, bien qu’éberluée par son inexplicable juvénilité elle fut incapable d’aligner trois mots d’affilée, force lui fut d’admettre que Ritchie n’avait nullement exagéré en le lui décrivant sous les plus élogieux qualificatifs, parce que tout en sa physionomie exhalait la droiture et la gentillesse.

Tous deux n’en étaient cependant pas au bout de leurs surprises, car, réagissant comme s’il découvrait le monde pour la première fois, ce dernier ne cessa tout au long du trajet de s’extasier avec une anormale fascination de tout ce qu’il percevait autour de lui et, passablement déconcertés par l’excessivité de son comportement, ils se demandèrent s’il n’avait pas été un peu prématuré de le retirer de la fondation Hessner.

Contredisant leurs appréhensions, Johnny s’intégra néanmoins parfaitement parmi eux au cours des jours qui suivirent en leur démontrant une affection qui, à défaut de satisfaire aux nombreuses interrogations que leur soulevait son apparence, en dissipa très vite les craintes que leur inspirait son état mental.

Encouragé par le vif intérêt que lui suscitait son ordinateur, Ritchie entreprit de lui en apprendre le fonctionnement et, subjugué par cette technologie, il en acquit aisément les bases et devint rapidement autonome. Les subtilités du traitement de texte n’ayant bientôt plus de secrets pour lui, il finit par accaparer l’appareil en permanence et, ne s’arrachant plus guère de son écran que pour grignoter des sandwichs qu’il se confectionnait à la hâte, il s’enfermait des journées entières sans que personne ne devinât la nature de ce qu’il faisait, car, après en avoir effectué une sauvegarde sur une disquette, il effaçait systématiquement toute trace de son activité sur le disque dur en fin de session.

Environ un mois plus tard, une lettre portant une empreinte de lèvres au dos parvint à son intention et, déduisant qu’elle émanait de Carole, Ritchie s’empressa de la lui remettre en regagnant au soir son domicile.

— C’est drôle, sourit-il tandis que celui-ci la décachetait, Mary avait aussi coutume de « décorer » ainsi ses enveloppes lorsqu’elle t’écrivait. Tu t’en souviens ?

Mais à la seconde même où il acheva sa phrase, il réalisa sa bévue, car, se figeant soudain en une terrible expression de désespoir, Johnny émit un sanglot rauque et de ses yeux commencèrent à s’écouler de grosses larmes.

Désarçonné, Ritchie resta d’abord complètement inerte, puis, s’avisant de ce qu’il venait de provoquer, il se répandit en un flot d’excuses et, se maudissant d’avoir si stupidement transgressé les recommandations du professeur Forrester, il se replia dans le salon en priant que Martha qui était absente à ce moment-là revint vite.

Fort heureusement, cette dernière rentra l’instant suivant et, penaud, il lui relata aussitôt ce qui était arrivé. Se débarrassant promptement de son manteau, elle se rendit alors auprès de Johnny et, bien qu’il ne pût entendre ce qu’elle lui disait, il nota que ses pleurs diminuaient progressivement et cela le soulagea un peu.

Contrairement à ce qu’il augurait, elle ne lui adressa aucun reproche en ressortant, mais s’il lui fut reconnaissant de ne pas l’accabler plus qu’il ne l’était déjà, il n’en éprouvait pas moins un amer remords d’avoir failli à ses responsabilités et, d’autant plus ennuyé qu’il craignait que cette maladresse ne compromît le fragile équilibre mental de son frère, il n’en ferma quasiment pas l’œil de la nuit.

Johnny ayant toujours été très matinal, il se résolut aux premières lueurs de l’aube à aller le voir dans sa chambre et, le trouvant effectivement réveillé, il s’assit à ses côtés au bord du lit et s’apprêtait à lui exprimer ses regrets quand celui-ci l’interrompit d’un geste.

— Je ne t’en veux pas si c’est ce qui te tracasse, le rassura-t-il. Sois patient, bientôt, tu sauras tout.

L’hiver survint et, désireux de s’éloigner de l’agitation londonienne, ils décidèrent de passer les fêtes de fin d’année dans un vieux chalet qu’ils possédaient dans les Alpes françaises.

La veille de Noël, la neige se mit à tomber en de gros flocons. Une neige épaisse et soyeuse qui jeta Johnny et Ritchie dans de joyeuses batailles de boules jusqu’à ce que, dévalant des sommets environnants en de furieuses rafales, une bise glaciale les contraignît à se réfugier à l’intérieur où, sous le regard amusé de Martha, ils continuèrent à s’affronter cette fois en d’âpres parties d’échecs.

Le soir venu, ils réveillonnèrent aux chandelles autour d’une rustique table en chêne, puis, repus, ils s’installèrent devant la cheminée en se laissant doucement happer par la valse des flammes qui crépitaient dans l’âtre.

Ce fut le moment que Johnny choisit pour leur conter son histoire et le récit bouleversant qu’il leur fit cette nuit-là devait en changer à jamais le cours de leur existence.